
Le début de la Seconde Guerre mondiale va brutalement interrompre l'essor du rugby à XIII en France.
Jusqu'en 1939, le XIII s'est rapidement développé. Des clubs apparaissent dans plusieurs grandes villes et le championnat attire de nombreux joueurs et spectateurs. Mais la guerre puis l'arrivée du régime de Vichy vont complètement changer la situation.
En 1940, les nouveaux dirigeants politiques veulent réorganiser le sport français. Le sport professionnel est alors considéré comme contraire aux valeurs qu'ils souhaitent imposer.
Jean Ybarnegaray, ministre de la Famille et de la Jeunesse, déclare :
« Le sort du rugby à XIII est clair. Il a vécu, rayé du sport français… »
Le message est donc très clair : le rugby à XIII est désormais dans le viseur du régime.
1940 : le XIII est progressivement étouffé
En octobre 1940, un comité chargé d'étudier le professionnalisme et l'amateurisme dans le sport français rend ses conclusions.
La décision est particulièrement sévère pour le rugby à XIII : contrairement à certains autres sports, qui bénéficient encore d'un délai, sa suppression doit être appliquée immédiatement.
Dans un premier temps, certains dirigeants espèrent encore sauver une partie de la pratique sous une forme amateur. Mais le gouvernement décide de « rétablir l'unité du rugby » au sein de la Fédération française de rugby à XV.
Le XIII doit donc abandonner son organisation propre et réintégrer la fédération du XV.
19 décembre 1941 : le coup de grâce
La décision devient définitive avec le décret du 19 décembre 1941.
Le décret du 19 décembre 1941 prononce officiellement la dissolution de la Ligue française de rugby à XIII.
Son patrimoine est transféré au Comité national des sports.
Le rugby à XIII disparaît ainsi officiellement du sport français.
1943-1944 : la Libération ouvre une porte
Pourtant, l'histoire ne va pas s'arrêter là.
En 1943, l'Ordonnance d'Alger abroge les textes adoptés depuis juin 1940 par le gouvernement de Vichy. Cette décision va permettre au rugby à XIII de retrouver progressivement une existence légale.
Dès septembre 1944, à Toulouse, les anciens dirigeants treizistes se réunissent pour préparer la reprise.
Une histoire mouvementée en quelques dates
1934 — Création de la Ligue française de rugby à XIII.
1939 — Déclaration de guerre.
1940 — Le régime de Vichy entreprend la suppression du rugby à XIII.
1941 — Dissolution officielle de la Ligue française de rugby à XIII.
1943 — Ordonnance d'Alger : les textes de Vichy sont abrogés.
1944 — Les dirigeants treizistes organisent la reprise.
1946 — La délégation de pouvoir est accordée à la Ligue française de rugby à XIII.
1947 — Création de la Fédération française de Jeu à XIII.
1951 — Tournée historique de l'équipe de France en Australie.
1954 — Première Coupe du monde, organisée en France. Les Français atteignent la finale.
1993 — Le rugby à XIII retrouve officiellement le droit d'utiliser cette appellation.
Après la guerre, le XIII renaît de ses cendres
La disparition imposée par Vichy aurait pu être fatale au rugby à XIII. Pourtant, quelques années seulement après la guerre, le sport va connaître l'une des plus belles périodes de son histoire.
Entre 1945 et 1955, une nouvelle génération de dirigeants, de joueurs et de techniciens remet progressivement le XIII sur pied.
Au cœur de cette reconstruction se trouve un homme : Paul Barrière.
Président de la Fédération française de 1947 à 1955, il devient l'un des personnages majeurs de la reconstruction du rugby à XIII français.
Autour de lui, une équipe de dirigeants et de techniciens travaille à reconstruire les structures du XIII français.
En quelques années, les résultats sont spectaculaires : le XIII retrouve des clubs, des joueurs, des spectateurs, des recettes et surtout une équipe de France capable de rivaliser avec les grandes nations.
La France se fait une place parmi les grandes nations
Le renouveau ne se limite pas aux compétitions françaises. Le rugby à XIII français se développe également sur la scène internationale.
La Fédération internationale de rugby à XIII est créée et la première Coupe du monde est organisée en France en 1954.
Cette Coupe du monde constitue un événement majeur. La France atteint la finale et affronte la Grande-Bretagne le 13 novembre 1954 à Paris.
1951 : la tournée qui fait entrer le XIII français dans l'histoire
Avant même la Coupe du monde, l'équipe de France avait réalisé un exploit qui allait marquer durablement l'histoire du rugby à XIII : sa tournée en Australie en 1951.
Les Français remportent plusieurs rencontres et impressionnent leurs adversaires. Leur accueil en Australie est extraordinaire.
Durant cette période, la France remporte 8 victoires internationales pour seulement 3 défaites. Elle est alors considérée par plusieurs de ses adversaires comme une grande nation du rugby à XIII.
La tournée de 1951 sera suivie d'une nouvelle tournée en Australie en 1955, qui connaîtra elle aussi de très bons résultats.
Les grandes stars du XIII français
Les succès de l'équipe de France font naître de véritables vedettes.
Jean Galia, pionnier du rugby à XIII, devient une figure historique du mouvement.
Max Rousié marque lui aussi l'histoire. Son nom sera donné au trophée récompensant le champion de France.
Et puis il y a Puig-Aubert, surnommé « Pipette », l'une des grandes vedettes de cette époque. En 1952, le capitaine de l'équipe de France est même élu « Champion des champions » par le quotidien L'Équipe.
Gilbert Benausse devient quant à lui l'un des grands joueurs de la Coupe du monde 1954.
Le pionnier
Une légende des premières années
« Pipette », la grande star
Meilleur joueur de la Coupe du monde 1954
Les stades se remplissent
Le succès du XIII se mesure aussi au nombre de spectateurs.
Les grandes rencontres internationales attirent des milliers de personnes.
Le 25 décembre 1948, à Perpignan, 15 000 spectateurs assistent à la victoire des Catalans de France contre l'Australie, 20 à 5.
Quelques années plus tard, le 23 décembre 1951, la France reçoit la Nouvelle-Zélande au Parc des Princes devant 26 324 spectateurs payants. La recette dépasse alors 8 millions de francs.
Les grandes affiches se jouent dans les plus grands stades français : le Vélodrome de Marseille, le Parc des Princes à Paris, le stade municipal de Bordeaux ou encore le Stadium de Toulouse.
Le XIII devient aussi un spectacle médiatique
Le public n'est pas le seul à s'intéresser au XIII. La presse sportive lui consacre de nombreuses pages et plusieurs journalistes deviennent de véritables spécialistes de cette discipline.
Des personnalités comme Gaston Benac, Marcel de Laborderie, Jacques Godet, Gaston Meyer ou Henri Garcia écrivent sur le XIII.
À la radio puis à la télévision, une autre voix va devenir célèbre : Roger Couderc.
dans les stades, dans la presse, à la radio et progressivement à la télévision.
Mais le problème ne disparaît pas avec la Libération
La renaissance du XIII est spectaculaire, mais tout n'est pas réglé.
Après la guerre, le rugby à XIII doit encore se battre sur le terrain institutionnel. Deux questions vont notamment rester sensibles pendant plusieurs décennies : son nom et les relations avec le rugby à XV.
Pendant longtemps, le XIII doit officiellement être appelé « Jeu à XIII ».
Pour les dirigeants treizistes, cette appellation rappelle les difficultés rencontrées après la guerre et le statut particulier qui leur a été imposé.
Il faudra attendre 1993 pour que la Fédération française de rugby à XIII obtienne officiellement la délégation pour gérer la pratique du rugby à XIII.
Le fameux « protocole » entre XIII et XV
Une autre difficulté apparaît avec le « protocole » qui encadre les relations entre le rugby à XIII et le rugby à XV.
Ce texte, mis en place en 1947, va continuer à faire débat pendant de nombreuses années. Il sera remis en vigueur en 1971, actualisé en 1981, puis prendra fin en 1989.
Pendant plusieurs décennies, les dirigeants des deux fédérations vont régulièrement s'opposer sur les conditions de développement de leurs deux sports.
Alors que le XIII avait retrouvé sa liberté sportive après la guerre, une partie de son énergie allait encore être consacrée pendant des décennies à défendre son identité et ses droits.
Le XIII existe aussi dans la littérature et au cinéma
L'histoire du rugby à XIII ne se limite pourtant pas aux terrains. Elle possède également une véritable dimension culturelle.
Un exemple particulièrement intéressant est celui de l'écrivain britannique David Storey.
Né dans le Yorkshire dans une famille de mineurs, Storey devient joueur professionnel de rugby à XIII à Leeds. Il pratique le XIII tout en poursuivant ses études artistiques.
En 1960, il publie This Sporting Life, un roman qui raconte la vie d'Arthur Machin, un jeune homme issu du monde ouvrier qui cherche à améliorer sa condition sociale grâce au rugby professionnel.
Un roman où le rugby à XIII sert de toile de fond à une histoire de classe sociale, de travail, d'ambition et de vie dans le nord de l'Angleterre.
Le livre connaît un grand succès et devient un ouvrage étudié dans les écoles et les universités britanniques.
Trois ans après sa publication, il est adapté au cinéma par Lindsay Anderson sous le titre Le Prix d'un homme. L'acteur principal, Richard Harris, reçoit cette année-là le prix d'interprétation masculine au Festival de Cannes.
En France, le XIII disparaît pourtant de la traduction
C'est ici que l'auteur du texte soulève un autre problème : lors de la traduction française du roman, le terme « rugby league » est remplacé par le simple mot « rugby ».
Pour les défenseurs de la culture treiziste, ce détail n'est pas anodin. Il donne au lecteur français l'impression que le personnage pratique le rugby à XV alors qu'il est joueur de rugby à XIII.
Le même problème est relevé dans certaines adaptations théâtrales et présentations françaises de l'œuvre de David Storey.
Parce que pour l'auteur, une histoire sportive ne transmet pas seulement les règles d'un jeu : elle transmet aussi une culture, une région, un milieu social et une mémoire collective.
De l'interdiction à la renaissance
L'histoire du rugby à XIII français pendant et après la période de Vichy est donc beaucoup plus complexe qu'une simple disparition suivie d'un retour.
En 1941, le XIII est officiellement supprimé. Quelques années plus tard, il revient et connaît une période exceptionnelle.
Les années 1950 montrent à quel point cette renaissance est spectaculaire : grandes foules, équipe de France performante, tournées internationales, Coupe du monde, vedettes populaires et présence dans les grands médias.
Mais derrière cette réussite sportive, les dirigeants treizistes doivent encore défendre pendant des décennies l'identité de leur discipline, son appellation et sa place dans le sport français.
Interdit pendant la guerre, le rugby à XIII français a dû reconstruire ses clubs, ses équipes et ses institutions. Il a ensuite connu une période de gloire exceptionnelle avant de devoir continuer à défendre son identité pendant plusieurs décennies.
Article adapté et simplifié à partir des travaux et références cités dans le texte original, notamment Louis Bonnery, Aurélie Luneau, Jean-Charles Deniau, Mike Rylance et David Storey.